Les Carpates sont grandes, et là c’était seulement 10 mètres

Pologne, Bieszczady

Après 15 jours d’exploration en Slovaquie, je me dirige à présent vers les Carpates orientales de Pologne.

J’y passerai deux semaines aux côtés du biologiste Zenon Wojtas afin d’étudier la cohabitation avec les grands prédateurs dans cette région jusqu’alors inconnue à mes yeux. Zenon travaille pour un parc national situé dans les basses Beskides, son activité lui permet de prospecter régulièrement le territoire et d’avoir ainsi une très bonne connaissance du milieu naturel.

Il sait déceler le moindre indice et ressent la nature avec une grande finesse. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut de belles observations de grands prédateurs (loup, lynx, chat sauvage et ours) ; des créatures qui le passionnent par leur sauvage.

L’Europe de l’Est est généralement proche de la nature. Favorable dans son ensemble aux grands prédateurs présents depuis toujours. En Pologne particulièrement, la population est fière de cette biodiversité et n’hésite pas à défendre la nature devant les quelques villageois vivant toujours dans un temps décalé de la réalité contemporaine. Impliquer la population dans la sauvegarde des écosystèmes, c’est faire avancer l’homme avec la nature.

Auteur de nombreuses images, Zenon ne se considère pourtant pas photographe. C’est un biologiste qui utilise la photographie pour sensibiliser.

« Plus on communique sur le loup, plus on contribue à sa protection. »

En Europe de l’Est, la culture de la chasse est très présente. De nombreux miradors sont ainsi érigés dans la campagne (y compris en bordure immédiate du parc national où travaille Zenon).  A proximité de ces miradors, les chasseurs disposent de la nourriture végétale mais aussi animale (restes de gibier par exemple) ce qui a pour effet d’attirer des prédateurs. On peut imaginer la suite dans la mesure où la plupart des chasseurs considèrent ces prédateurs comme des concurrents à éliminer.

C’est pourquoi Zenon travaille avec acharnement sur différents projets menés par des associations qui ont pour but de supprimer le braconnage et de communiquer sur le loup ; pour cela de nombreux pièges photos sont ainsi placés dans la nature afin d’en savoir davantage sur les territoires environnants : mœurs de la faune et actes de braconnage éventuels.

Zenon rend aussi régulièrement visite aux éleveurs présents sur le territoire. Il prend le temps de discuter avec eux, afin que tous les acteurs du parc aillent dans une direction commune. Bien entendu il est mal aimé des gens de son village qui vivent avec des valeurs plus traditionnelles.

Le parc est une aire où le sauvage règne. Les règles y sont très strictes, ce qui favorise la présence du loup. Le tourisme est quasi inexistant. Avec le nombre considérable de cerfs qui peuplent les collines, les loups ont de quoi manger. Ils laissent donc les pâtures en paix.

Malgré cela, il arrive que des attaques aient lieu sur les bovins… Celles-ci sont indemnisées et cela ne pose pas de problème majeur. Les zones consacrées à l’élevage sont des prairies aux abords des routes et villages. Dans le cœur des forêts, il n y a quasiment pas d’activité humaine excepté la gestion du bois.

Les montagnes ont des rondeurs, ce qui change de mes sommets escarpés. Les feuillus composent un paysage où l’intensité de l’automne éclate. En son cœur, gisent sur le sol foulé encore humide, les restes d’un cerf que les loups ont tué il y a peu.

Quelques bivouacs à dormir sur des sols couverts de ronces, sous les étoiles à tendre une oreille vers d’éventuels hurlements… Un matin, alors que nous sommes arrivés la veille dans la nuit noire, le jour se lève enfin et laisse entrevoir dans la pénombre la colline d’en face. Les cerfs sont déjà là tandis que Zenon dort encore.

Zenon se réveille finalement et part prospecter l’horizon ; tandis que moi, je reste dans mon duvet à déchiffrer aux jumelles un paysage qui s’éclaircit peu à peu. Il est 7h et dix mètres au dessus du camp, Zenon me murmure qu’un loup est sur la crête en face. Sortir du duvet n’est pas envisageable, il y a trop de ronces. Je n’enfile même pas mes chaussures, ce n’est pas la peine. Le loup est passé sur la crête et a replongé dans l’immensité des Carpates.

« Les Carpates sont grandes, et là c’était seulement 10 mètres. »

Un loup qui ne m’était pas destiné. La nature, c’est aussi savoir écouter le moment. Je pense à la rencontre qui m’attend et à ce loup du Mercantour qui court toujours.