Profite des bonnes choses

France, Alpes de Haute Provence

Une pinède asséchée, un calcaire aride, des gorges serrées. C’est le décor que je traverse avec mon sac de 20 kilos ; poids de la liberté pour la réalisation d’un nouveau reportage axé sur l’homme et la nature.

Le vent souffle, l’eau coule et laisse entendre un semblant de voix qui chante. Le soleil tombe et l’ascension contre déjà le confort de la vie citadine. La volonté se cramponne, tant bien que mal.

Arrivé au col, c’est dans un froissement d’ailes que six lagopèdes s’élancent vers un ciel qui flamboie.
Je m’arrête à ce spectacle, la nuit va tomber et le camp est encore à faire.

Au petit matin, je reprends la route en pensant à cet aigle qui a rasé le camp.
J’arrive enfin à la cabane. Pierre Yves n’est pas là, seulement deux de ses chiens excités par ma venue.

Pierre Yves c’est cinquante années de vie. Enfance difficile, défonce, errance, privation, solitude, un parcours à en perdre le souffle.

Il se souvient. Il a six ans et habite encore son village natal de Suisse, il garde seul son premier troupeau qui est déjà de taille. Naît alors, à travers ses responsabilités, une fascination pour la nature et ses mystères. À une époque où l’on survit et où tout se compte.

Aujourd’hui nomade sur les bords, il tire de ses expériences une grande sagesse.

Pierre Yves, c’est ce berger qui mène ses bêtes avec instinct au fil des pâturages ; il faut savoir gérer l’herbe pour que les brebis restent en bonne santé et qu’elles puissent se nourrir durant toute l’estive. Un berger qui vit au cœur des éléments dans le respect d’une nature libre. Ici l’homme s’y imbrique, comme autrefois, avec le souhait de s’accorder avec un savoir ancestral.

Les soins aux bêtes se font avec des solutions économiques et naturelles. Le chlorure de magnésium, dérivé du sel, fait pour lui une grande partie du travail. Que ce soit pour les lésions cutanées ou internes, c’est le remède parfait autant pour les bêtes que pour l’homme. Pour le reste, Pierre Yves connaît les végétaux qui poussent dans les montagnes. Il en cite quelques un : racine de gentiane pour les maux de ventre, cataplasmes d’imperatoire pour les inflammations et genépi pour ses propriétés digestives.

On aborde le sujet de la nature sauvage et on arrive à celui, inévitable, du loup. Très vite le débat s’étoffe et ne porte plus sur un simple pour ou contre. À vrai dire, ce n’est pas ça le problème.

Selon lui, la question porte sur un souhait plus profond. Si nous acceptons la présence du loup en France, il faut lui faire une place ; ce qui n’est pas le cas actuellement. Une zone sans moteur, sans agitation, sans coup de feu, sans homme, en bref, un endroit où la nature sauvage règne vraiment ; sans gestion.

Une approche qui remettrait la conception de la nature sauvage en jeu.

« Maintenant on repart sur de bonnes bases, il faut éduquer le loup… »

Le braconnage de loups dans cette vallée, probablement le fait de chasseurs, a, selon Pierre-Yves, dissuadé un loup devenu hybride qui s’approche trop près des activités humaines. Cet été, aucune attaque n’a été constatée sur les différents troupeaux des environs, preuve que par chance la meute est restée structurée.

Pour le secteur de Pierre Yves, une chance tout de même aidée par de bons chiens : quatre patous (chiens de protection qui sont nés avec les brebis et vivent constamment au sein du troupeau) et trois beaucerons croisés (chiens de conduite qui l’aident à guider les bêtes, ils vivent avec le berger). Les bêtes sont également parquées près de la bergerie durant la nuit.

— Quelques points personnels

Dans le cas où les chiens et autres mesures de protection ne suffisent pas, le berger ne peut rester passif face à des attaques sur un cheptel sélectionné depuis des générations. Le loup doit comprendre que s’attaquer aux brebis est plus dangereux que de s’attaquer à un ongulé sauvage.

Les chasseurs qui tuent des loups de manière aléatoire ne font que suivre une logique gouvernementale dénuée de sens en obéissant à des pulsions fébriles. Ils ne participent en rien à la création d’un équilibre avec la vie pastorale.

Les solutions extrémistes visant le boycott des activités pastorales en faveur du loup ne me paraissent pas adaptées pour résoudre la confrontation. La stigmatisation de communautés ne peut que faire reculer les choses. S’ouvrir à l’autre reste primordial pour avancer. Je garde en tête l’idée d’un berger qui est avant tout, un homme vivant dans une sobriété de l’être et portant un amour inconditionnel à la nature.

À l’heure d’un élevage de plus en plus intensif, on peut s’interroger sur la place d’un élevage extensif privilégiant les méthodes d’autre fois en accord avec l’environnement.

Pour pouvoir faire face à des marchés économiques dévalorisés par les importations, les troupeaux comptent plus de bêtes qu’autrefois. Les agneaux qui voient le jour en hiver sont, la plupart du temps, envoyés à l’abattoir dans des conditions peu scrupuleuses. Les transports vers les alpages sont souvent lourds pour les animaux. Malgré ces faits liés à la modernité, le reste du processus peut rester en accord avec les valeurs du berger quand celui-ci le décide. Le consommateur joue également un rôle essentiel dans cet économie. Son choix peut directement influencer l’éthique d’élevage.

— Revoir notre approche à la nature

Une réflexion qui soulève les questions suivantes : « Doit-on soutenir les hommes qui vivent encore en harmonie avec la nature et qui pratiquent une agriculture raisonnée? À l’opposé, faut il accepter une industrie de masse qui produit toujours plus de viande dénaturée et d’animaux asservis ? Sommes-nous capables de laisser la nature s’épanouir en respectant son côté sauvage ? » L’homme et ses activités empiètent de plus en plus sur les territoires naturels, ce qui semble compromettre une cohabitation Homme-Nature équilibrée.

À l’heure d’une consommation de viande excessive, cela nous amène à reconsidérer notre approche à la nature et plus particulièrement la manière de nous nourrir, à prendre conscience des modes de production des aliments et à respecter les cycles naturels, la vie et la mort.

— Revaloriser les activités locales

Renouer les liens avec des personnes qui, en travaillant de manière éthique, constituent des passerelles entre la nature et l’homme. Leur permettre de vivre de leur activité, c’est contrer une industrialisation de masse néfaste aux générations futures.

— Inspiré du discours d’un berger qui profite des bonnes choses de la vie.