Ladakh, sur les traces du léopard des neiges

Inde, Ladakh

En mars 2017, je pars dans l’Himalaya indien au Ladakh, afin d’étudier la cohabitation entre les hommes et la vie sauvage sur ce territoire.
Durant les trois mois de mon immersion, une obsession me hante : celle de croiser les prédateurs endémiques tels que le léopard des neiges et le loup du Tibet.

VALLÉE DE SHAM EN QUÊTE DE LA PANTHÈRE

La panthère des neiges, appelée aussi « léopard des neiges », « once », ou encore « shan » en tibétain, représente le graal pour tout naturaliste. Il est si difficile de rencontrer ce félin qu’on le surnomme « le fantôme de l’Himalaya ».
En mars 2017, je décide de partir sur ses traces au Ladakh. Beaucoup me mettent en garde : la panthère des neiges serait devenue une attraction dans cette région du nord de l’Inde, elle attirerait nombre de touristes curieux de la débusquer. Je prends malgré tout le risque de partir explorer ce territoire.

L’organisation Snow Leopard Conservancy milite depuis de nombreuses années pour la conservation de la panthère des neiges au Ladakh. Elle oeuvre notamment dans la vallée de Sham, située dans le nord-ouest du Ladakh. C’est là-bas que mon aventure débute. Je m’établis pour deux semaines dans un petit village isolé de la vallée, accompagné de mon guide Changchuk.

Les habitants de cette vallée sont sédentaires. Ils cultivent la terre et élèvent des animaux tel le yak de l’Himalaya. Ces bêtes aident aux travaux agricoles et au transport. En sus, les femelles produisent du lait qui permet la confection de beurre et de yaourt.
Avec le développement du tourisme, l’élevage a diminué. Les conflits avec les grands prédateurs, qui étaient nombreux auparavant, se font à présent plus rares.

Comme tous les grands félins, le léopard des neiges se repose généralement de jour. C’est quand vient la nuit qu’il est le plus actif. Territorial, il marque des roches de son urine et de sa fourrure.
Ces lieux de marquage sont stratégiques, ils lui permettent de communiquer avec ses congénères. Ces indices situés au fond des vallées me permettent de déceler son récent passage et de supposer sa localisation sur un versant.

UNE SILHOUETTE FURTIVE

Cela fait sept jours que nous explorons les petites vallées qui avoisinent le village quand Changchuk repère quelque chose à la longue-vue, à 4 500 mètres d’altitude environ : « Snow leopard ! Snow leopard ! » s’exclame-t-il. Son oeil affûté me sidère. Le félin mythique est enfin sous mes yeux à plus de 800 mètres, sur le versant opposé. Mon bonheur est total, mais je sais qu’il ne s’agit que d’un début. Il est si proche et en même temps inaccessible…

L’après-midi s’écoule, le ciel s’embrase. Le félin baille et part en chasse. Je dois maintenant le suivre au téléobjectif. À une focale de 1 000 mm, il suffit de cligner des yeux pour perdre sa silhouette majestueuse. Son camouflage est parfait. Il passe par moments sur des névés et dévoile alors toute sa grâce. Quelle agilité exceptionnelle ! Il est parfaitement adapté à ce milieu de falaises et de rocailles. Finalement, la nuit tombe, et il disparaît tel un fantôme. À cet instant, je saisis de tous mes sens l’origine de son surnom.

PLATEAU DU CHANGTANG À LA RENCONTRE DES NOMADES

Le Changtang est un haut plateau aride, peu densément peuplé, qui s’étend du Ladakh jusqu’à la Chine. Des nomades y subsistent encore.

Je me rends dans cette région avec l’intention de rencontrer des familles de nomades qui composent avec la nature et les prédateurs sauvages. J’ai la chance de partager une partie de mon périple avec Emma de Heveningham, anthropologue britannique, et Noori, traductrice ladakhi. C’est une occasion rêvée pour approfondir ma compréhension de la relation entre homme et nature dans cette région.

Dans le Changtang, le lien entre l’homme et l’animal domestique est très fort : les deux doivent compter l’un sur l’autre pour survivre. En échange des soins et de la protection des troupeaux, les hommes disposent de lait (qui sert à la confection de fromage, beurre et yaourt), de viande et de laine pashmina. L’économie locale est basée sur cette précieuse laine qu’on connaît sous le nom de « cachemire ». Ici, les touristes ne sont que de passage et ne profitent pas aux nomades. Ces derniers vivent du pastoralisme. Ce qui les rend vulnérables face aux attaques des grands prédateurs.

Non loin du village de Korzok, plusieurs camps de nomades habillent la steppe. Dans l’un d’eux, Tsering, berger tibétain de 62 ans, me confie qu’il croit en une coexistence, mais que la balance entre la vie sauvage et les populations doit s’équilibrer. Actuellement, il y a selon lui plus d’aide en faveur de la vie sauvage.

Je lui demande ce qu’il pense du loup :

« Le loup utilise ses dents comme seul outil. Il n’a pas de main, il ne peut pas cultiver de champ. Quand il attaque un yak, il a peur. À l’issue du combat, il ne sait pas s’il gagnera, il obéit seulement à son instinct. Il ne tue pas pour être heureux, il tue par besoin. »

Son fils Ringsem, âgé de 43 ans, ajoute avant mon départ :

« J’aime le loup moi aussi, car il est simple. Il erre dans les montagnes, toujours affamé. Et parfois, il a la possibilité de manger. »

UNE HISTOIRE DE KARMA

Un nomade du camp voisin m’intrigue. Avec son visage buriné, l’homme a l’air d’une grande sagesse. Il se nomme Nawang, c’est un nomade ladakhi de 70 ans qui travaille toujours auprès des bêtes. Il ne s’est jamais imaginé un autre destin : « Où tu nais, tu dois rester. » Nawang apprécie le travail des organisations qui protègent la vie sauvage. Il explique que ce travail dissuade les gens de tuer le loup. Ce qui est conforme à leurs croyances religieuses.

« Tu dois avoir bon coeur, tu dois nourrir de la compassion pour les animaux. »

Le bouddhisme tibétain joue un rôle important chez les nomades. Il inculque aux populations le respect de toute forme de vie. Nawang aime ses chèvres, ce qui ne l’empêche pas de comprendre les tentatives des prédateurs :

« Les prédateurs sauvages sont les réels ennemis du berger nomade, cependant ils doivent eux aussi survivre. »

« Pour bien défendre les chèvres, tu dois les considérer comme ta famille. Pour ça, la fronde est utile. Bien protéger le troupeau, c’est la meilleure des méthodes pour contrer les attaques. »

À travers ces quelques échanges, je comprends que cet homme a une grande compréhension du cycle de la vie.

Les programmes de conservation et l’éducation paraissent être de bons leviers dans la préservation de l’écosystème du Changtang au Ladakh. On peut aussi imaginer que le développement d’un tourisme équitable et contrôlé pourrait aider au maintien des populations nomades dans la région.

 

Mon aventure au Ladakh se termine ici, j’ai conscience du privilège qu’elle m’a procurée. Je me sens insuffler d’un grand sentiment d’humilité face à ces peuples qui savent encore s’accorder.

Un grand merci à la Fondation Iris (qui m’a attribué en 2016 une bourse de 5000 Euros pour ce reportage) et Terre Sauvage pour leurs enthousiasme et confiance envers les jeunes photographes. Sans oublier le parrain d’exception Vincent Munier.

Cette bourse m’a permis d’incarner un rêve qui me tenait à cœur, celui de croire en une harmonie entre l’homme et la nature sur un territoire.