S’abandonner au sauvage

Alaska, Canada, Yukon

En août 2017, je pars en direction du Grand Nord pour vivre une aventure de trois mois, au cœur du sauvage. Afin d’effectuer ce périple, je m’associe à Antonin, compagnon de voyage également passionné de nature. Un retour à l’essentiel dans une nature imprévisible, durant lequel nous recherchons les prédateurs emblématiques tels que le grizzly et le loup.

> Voir la carte complète du périple


Une première expédition en totale autonomie au fil de l’eau : 500 km & 25 jours d’exploration en canoë

Prélever et produire sa nourriture avec du sens et du respect pour la vie comme le faisaient les peuples autochtones d’autrefois, c’est quelque chose qui m’a toujours fasciné.

Avant le grand départ il faut définir la liste des denrées que nous emporterons. Il nous faut remplir le bidon de 60 litres au maximum avec des aliments nutritifs, peu encombrants et qui se conservent.
Nous avons prévu une durée maximale de 30 jours sur la rivière. La pêche et la cueillette nous permettront d’économiser notre ravitaillement.

Le matériel emballé, nous effectuons un dernier trajet de 400km de Whitehorse à Mayo pour rejoindre la base aéronautique. Sur place, le pilote nous aide à sangler notre canoë aux flotteurs de l’hydravion. Puis vient le moment de monter à bord, la buée recouvre toutes les fenêtres de la petite cabine. Le moteur démarre, l’engin prend de la vitesse puis s’envole. Nous voilà dans les airs, impossible de faire machine arrière. Nos visages sont crispés par l’inconnu qui nous attend.

Ce vol révèle les rocheuses canadiennes comme jamais. Après avoir volé une bonne heure, il est temps d’atterrir sur le lac MacCluskey qui se dévoile enfin sous nos yeux. Ici, rien à part une vieille cabane de chasseur et une femelle orignal qui pâture sur les rives du plan d’eau. Le moteur se coupe, nous déchargeons tout le matériel sur un ponton d’amarrage sommaire. Le moteur démarre à nouveau dans un bruit sourd qui envahit la vallée, l’hydravion décolle et s’éloigne au loin. Nous sommes seuls.

Nous avons conscience de la folie qui nous empare. Aucune expérience en canoë et 500 km à parcourir au fil de l’eau. Livrés à nous même en pleine nature, nous sommes en train d’extérioriser, dans la radicalité la plus totale, un rêve logé au plus profond de nous.

Dans les forêts de sapins, des becs croisés s’agitent, ils sont très actifs et peu farouches. Notre carte au 1/125000ème n’est guère précise, nous savons qu’il nous faudra avancer à tâtons. Nos précieuses denrées dont nous dépendons, sont principalement constituées de produits déshydratés (riz, pates, farines diverses, quinoa, lentilles, noix, fruits secs), de légumes (oignons, carottes, ail), d’huile végétale, de miel, de sel et d’épices. Ces provisions sont accompagnées de quelques lyophilisés et barres énergétiques qui nous servent durant les randonnées en altitude.

Au départ de la Wind River, à notre grande surprise, il y a peu de fond et il nous faut accompagner à pied l’embarcation encombrée par tout le chargement. Très vite, notre appréhension concernant ce cours d’eau s’efface au détriment de l’excitation de ce début d’aventure.

Les nuits sont courtes, le jour se couche à minuit pour se lever à 5h00. En cette matinée, je pêche deux poissons pour le repas. Ce sont des ombres arctiques, « Arctic grayling » en anglais — de la famille des salmonidés, c’est la seule espèce présente dans cette rivière. Tandis qu’Antonin découpe habilement les filets des poissons, deux corneilles nous survolent en poussant de grands cris.

Ces oiseaux connaissent trop bien nos habitudes et espèrent le reste de poisson que nous laissons derrière nous. Notre seule crainte est maintenant de voir débarquer l’ours.

Les poissons pêchés, multiples baies et autres champignons accompagnent le riz que nous transportons, avec la plus belle des sensations : faire partie du grand cycle de la nature.

Seulement trois jours après le départ, un virage nous rattrape. Le canoë se bloque, à la perpendiculaire entre deux arbres submergés. L’eau infiltre en une fraction de seconde l’intérieur du canoë. L’embarcation chavire et nous propulse dans l’eau glacée. Malgré le courant, nous parvenons à saisir les cordes et à sortir notre épave de l’eau. Trempés, nous démarrons un feu pour nous réchauffer. C’est l’épreuve qui nous ramène à la réalité : à plus de 400 km de l’arrivée, si nous venions à perdre notre matériel, denrées alimentaires comprises, nous serions perdus et voués à l’échec dans ces étendues infinies.

Nos journées sont rythmées à la lettre : démonter le camp, fixer le matériel sur le canot, naviguer sur la rivière, décharger le matériel, monter le camp, trouver une partie de notre nourriture et cuisiner au feu de bois. Nous avons fait beaucoup d’erreurs, nous ne savons pas avec précision, où nous sommes. Nous manquons cruellement d’entrainement pour affronter les rapides entravés de rochers, les passages sans fond, les bras morts marécageux, les virages délicats aux baies encombrées. Nous manquons je pense aussi de nourriture.

La présence de l’ours éveille en moi un sentiment ancestral alliant crainte et excitation. Cette sensation est parfois pesante, d’autant plus que nous ne voyons jamais l’animal dans un milieu souvent fermé, par la végétation. Par ses indices plus ou moins récents, nous savons qu’il est dans les parages. En revanche, sa silhouette et sa démarche relève encore du mystère.

Quand on évolue dans les massifs du Grand Nord, on évolue au pas. L’homme se fait discret, son immersion l’amène à la discrétion, son cœur vibre dans la peur de surprendre le plantigrade à la lisière du bois.

Dans notre monde moderne toujours plus rapide, agité et contrôlé, pouvoir s’isoler dans la nature est pour l’homme, le plus grand des privilèges.

L’eau limpide du début de l’aventure, qui laissait apparaître une abondance de poissons n’est maintenant plus qu’un lointain souvenir. Nous naviguons à présent sur une eau boueuse où il est difficile de pêcher. Nos réserves se sont épuisées, le riz blanc qu’il nous reste est devenu routine et ne nous comble plus qu’à moitié. Après 15 jours de navigation, alors que nous avons parcouru les ¾ de notre itinéraire, le manque se fait sentir. La société qui me submerge trop souvent en occident, me manque — plus particulièrement la culture française. Le son agréable d’une musique me paraît bien loin mais ce n’est rien comparé à la nourriture de chez nous. On en vient à fantasmer, pensant à quelques carrés de chocolats, des morceaux de fromages, des fruits frais, des pâtisseries. Quelle sensation, de découvrir ce manque que nous ne connaissions pas. Il nous ramène à nos besoins primaires, essences de la vie.

L’homme est le seul être vivant à mémoriser son histoire à travers notamment sa culture. Dans la nature sauvage, tout ce qui s’y passe est un secret bien gardé. Du plus petit crime au plus grand crime, ils tombent tous dans l’oubli de la profonde forêt boréale.

Evoluant au fil de l’eau, nous nous laissons portés sur cette embarcation en accord avec les éléments. Nous perdons ici toute notion de temps.

À présent, le peu d’expérience que nous avons acquis, nous amène à synchroniser nos pagaies, nos mouvements sont précis, nous communiquons moins tout en avançant plus vite. La pagaie est devenu un prolongement du corps qui répond avec instincts aux différentes difficultés que nous rencontrons.

Les pelouses alpines sont colorées par l’émotion d’un automne qui progresse à travers les dénivelés. Les lichens font écho aux bois des caribous. Leurs formes sinueuses et irrégulières ont été dressées à l’image des cervidés.

 

Après 25 jours de navigation en autonomie, nous atteignons finalement notre arrivée : Fort McPherson. Nous avons accompli quelque chose qui nous dépasse. Un groupe de lettons qui a descendu une autre rivière croise notre chemin. À bord de leur camping car, ils nous offrent le trajet jusqu’à Dawson : 700 km de routes non goudronnées, dans la nuit, canot sur le toit.

Les aventures s’enchainent dans l’intensité d’un automne qui embrase déjà les lieux. Le temps d’une trêve, nous faisons une halte à Dawson. Nous repartons ensuite deux semaines durant, dans une vallée reculée saisie par l’automne — en quête d’orignal et d’aurores boréales. Ici les orignaux sont en rut, ils se rassemblent dans une végétation dense où seuls leurs bois surplombent le paysage.

Au creux de la nuit, j’y découvre mes premières aurores boréales dans une atmosphère noire parsemée de nuages. L’énergie qui circule dans le ciel, en est saisissante. Les lumières du Nord se donnent à cœur joie, en spectacle. Du vert au rouge, elles se propagent telles des écharpes agitées dans les airs.

 

Puis vient le moment de se rendre vers notre destination finale. Nous avons la chance de pouvoir compter sur la gentillesse des populations locales : 2000 km parcourus en autostop pour rejoindre l’Alaska — dans le but de croiser l’ours brun du Grand Nord : le Grizzly.

Une fois notre destination atteinte, l’immense privilège de croiser le regard du Grizzly s’offre à nous : les ours sont bien présents et sont ici chez eux. L’endroit est un véritable cimetière à saumon, des cadavres délaissés, gisent partout sur le sol. L’odeur nauséabonde de la chair pourrie imprègne la forêt d’une ambiance glauque à souhait.

Les derniers saumons qui remontent concernent l’espèce « Chum ». Bloqués dans les affluents, ils savent trop bien après toute la distance qu’ils ont parcouru, pour se reproduire, qu’ils sont destinés à la mort. L’ours viendra les prélever jusqu’au dernier, sans répit. Les saumons attirent aussi les pygargues à tête blanche qui se donnent rendez-vous sur la rivière Chilkat. Ils viennent faire leurs dernières réserves avant l’hiver extrême qui frôle les -40°C.

Notre périple se termine à Whitehorse, après trois mois d’exploration. La fatigue se ressent, après toutes ces nuits à dormir en tente aussi bien en ville qu’en nature. Coïncidence ou pas, Martin est en ville, il nous avait généreusement aidé pour le transport de notre canoë de Dawson à Whitehorse. À présent, il rejoint l’Est canadien et me propose de l’accompagner. 6000 km, c’est la distance qu’il compte parcourir à bord de son pick-up, pour rejoindre Montréal. Cette traversée, c’est l’occasion avant de rentrer en France, d’avoir un aperçu de l’immensité extrême du Canada — ainsi que des diverses espèces animales qui le traverse. J’accepte de partager ce trajet, nos routes avec Antonin se séparent.

Avant de parcourir le Grand Nord, je ne pouvais imaginer qu’il existait encore des territoires aussi sauvages, vastes et intacts. Des endroits sans aucune trace humaine, où seules les traces d’orignaux, d’ours et de loups se dévoilent. Même si les rencontres animales ont été rares et furtives, il en reste un souvenir d’une ultime liberté. Déconnecté du monde, à vivre des moments de silence autour des feux de camp.